Robot de traite,
robot pousse-fourrage, robot racleur, détecteur automatique de chaleurs... L'heure est à l'automatisation en élevage. Les "nouvelles technologies" s'étant emparées de toutes les parcelles de
notre société, l'agriculture ne fait pas exception. On propose donc aux éleveurs le top du high tech qui consiste à avoir un GPS dans le tracteur, un téléphone multifonctions dans la poche du
bleu et... des robots dans le bâtiments. C'est dans l'air du temps. Il a trop de travail ? Proposons-lui un robot. Elle a du mal à concilier les astreintes de la ferme avec sa vie de famille ?
Proposons-lui un robot. Il a mal aux épaules ? Proposons-lui un robot. Ils n'ont plus tellement envie de traire ? Proposons-leur un robot. On n'est pas loin de la solution miracle, robot de
traite en tête.
Alors le robot de traite, sur le principe, c'est plutôt magique. Il "sait" que la vache vient de rentrer dans la stalle, il repère la mamelle, la nettoie, branche les trayons un à un (vous avez une idée de la prouesse
technologique que ça représente, quand on sait qu'il n'y a pas deux vaches qui sont fichues pareil ?), il sait si elle a une mammite et dans ce cas, il écarte le lait, pour qu'il n'aille pas se
mélanger à celui du tanck, il sait si elle est malade. Puis il la débranche quand la traite est terminée, vaporise les trayons et la fait sortir. Et il enregistre tout. Si elle veut revenir trop
tôt, il la met gentiment dehors. Si elle fait beaucoup de lait, elle peut être traite trois ou quatre fois par jour, ce qui est plutôt bien pour sa santé et son confort. Enfin bref, c'est de la
technologie de haut niveau. Et quant à l'éleveur, il échappe à l'astreinte bi-quotidienne de la traite et il voit la vie en rose. En rose ? Voire. Le robot n'est pas sans poser un certain nombre
de problèmes qui sont un peu trop souvent passés sous silence.
Le travail
Etre libéré de l'astreinte fixe de la traite ne signifie pas qu'il n'y a plus d'astreinte du tout. Le robot est en effet relié au téléphone portable de l'éleveur et il "téléphone" quand il y a un
dysfonctionnement. Il téléphone et il faut y aller. Oui, même s'il est trois heures du matin, même si on est tranquillement en train de diner chez des amis, même si on est au milieu d'une partie
de galipettes échevelée. On remplace une astreinte fixe par une astreinte aléatoire et le travail n'est jamais véritablement terminé. Psychologiquement, cela peut être un poids difficile à
porter.
Il faut aussi du temps, pour pousser dans la stalle les vaches qui n'y vont pas spontanément, pour les soins, qui peuvent être compliqués par le fait que l'animal n'a plus l'habitude qu'on le
touche. Surtout, il faut faire consciemment le travail qui se fait ordinairement sans y penser dans le temps de la traite : en supprimant le contact physique avec l'animal, le robot prive le
trayeur de l'accès aux informations qui lui arrivent pendant la traite. Il faut donc réaliser un travail d'observation conscient, ce qui n'est pas toujours facile quand on est pris par l'urgence
des autres travaux Bref, un robot qui fonctionne bien permet de gagner un peu de temps, certes, mais on aurait tort de croire que grâce à lui, l'étable fonctionne toute seule.
Les compétences requises
Avec le robot, on gère la traite par le biais de l'informatique. Il faut avoir une certaine aisance dans sa manipulation. Pour certains, ce n'est pas un problème, pour d'autres, c'en est un. Et
il faut être prêt à passer du temps sur l'ordinateur.
Les contraintes techniques
Un robot avec une stalle peut traire soixante à soixante-cinq vaches. De quoi produire entre 550 000 et 600 000 litres de lait par an avec des Prim'holstein, 450 000 à 500 000 avec des
Normandes ou des Montbéliardes. Mais c'est plus ou moins un chiffre fixe. Avec moins de vaches, le robot est moins rentable, pour tout dire, économiquement inabordable. Avec plus de vaches, la
saturation du dispositif fait que chaque vache est traite moins souvent et donc, que la production n'augmente pas. Si on veut beaucoup plus de vaches, il faut une deuxième stalle, mais alors, il
est bon d'atteindre au moins cent vaches, pour des raisons de rentabilité. Il y a un effet de seuil, en quelques sortes.
Or, dans deux ans, il n'y aura plus de quota. Certes, les élevages ne vont pas se retrouver avec la bride sur le cou et les anciens quotas seront remplacés par des contrats avec les laiteries.
Mais la loi de l'offre et de la demande étant ce qu'elle est, rien n'empêchera une laiterie qui voit sa demande augmenter de proposer à ses éleveurs de produire plus de lait pendant une période
donnée. Les volumes pourront être ajustés à l'année ou au semestre, ou même sur des périodes plus courtes... Et dans cette situation, le robot pourrait devenir un obstacle. Là où un élevage qui a
une salle de traite peut avoir cinq vaches de plus pendant une courte période et faire, par exemple, dix pour cent de lait en plus, celui qui a un robot ne le peut pas. Ce manque de flexibilité,
dans les années à venir, risque d'être pénalisant.
Le prix
Un robot de traite neuf coûte environ 150 000 €, soit une fois et demi à deux fois le
prix d'une salle de traite conventionnelle. 17 500 € par an pendant dix ans avec un taux à 3 %, auxquels on ajoute environ cinq mille euros de maintenance annuelle. Ce n'est pas rien en termes de
charges ; il va falloir dégager un sérieux excédent pour le financer (en plus du reste) et vivre quand même de son travail. D'autant que, même si on peut éventuellement envisager un peu de
production en plus avec le robot, celle-ci est très loin de couvrir le surcoût.
En outre, comme les vaches doivent rester à proximité du robot, les possibilités de pâturage s'en trouvent le plus souvent considérablement réduites, quand celui-ci n'est pas carrément supprimé.
Il faut alors donner des fourrages conservés1 ou affourager en vert2. Or, l'herbe pâturée étant généralement l'aliment le moins cher, un des effets indirects de
l'installation d'un robot, c'est une augmentation des coûts alimentaires.
Enfin, comme les animaux sortent moins et bougent moins, les problèmes de santé, de pieds notamment, augmentent également.
Tous ces coûts supplémentaires qui découlent des contraintes techniques engendrées par le robot sont difficiles à chiffrer, surtout au stade du projet, mais ils sont bien réels. Pour toutes ces
raisons, acheter un robot, c'est acheter un certain confort, à un prix non négligeable.
Acheter du confort, qui pourrait s'y opposer, après tout, si celui qui le fait en a les moyens ? Le hic, c'est que nous nous trouvons à un moment où le prix des aliments est en train de monter en
flèche (pour le moment sans que celui du lait suive). Et comme il est indexé sur celui du soja, qui lui-même est fortement dépendant de celui du pétrole, même s'il redescend ponctuellement, il
est probable qu'il va continuer à grimper sur le long terme. Il en est à peu près de même pour les carburants, les engrais, les produits phytosanitaires...
La multiplication des robots n'est pas sans m'inquiéter. Non pas que je sois contre sur le principe. Après tout, la traite, en élevage laitier, c'est le moment de la récolte, "le moment où on
gagne de l'argent". Il est important d'avoir une installation qui soit fonctionnelle et qui corresponde aux aspirations profondes de l'éleveur. Si ses aspirations vont vers la robotisation,
pourquoi pas ? Mais dans ce contexte d'alourdissement des charges et d'incertitudes multiples, n'est-il pas dangereux de rajouter celle que représente le surcoût d'un robot, alors que sur le
principe, elle est évitable ? Ce poids financier supplémentaire, ainsi que le manque de souplesse de l'installation, pourraient, à court ou à moyen terme, mettre en difficulté des élevages qui
s'en sortiraient sans trop problèmes avec une salle de traite classique. Quoi qu'il en soit, la question mérite à mon avis d'être posée et réfléchie très sérieusement avant de se lancer dans
l'aventure.
Or... la réflexion, je ne la vois pas souvent autour de moi. Il y a les vendeurs de robots qui, très logiquement, poussent à l'installation, à grand renfort d'invitations à des portes ouvertes
chez ceux qui ont déjà sauté le pas ; avec cadeau d'un robot pousse-fourrage à celui qui reçoit. Il y a la presse professionnelle qui multiple les articles élogieux. Il y a les techniciens, les
conseillers, qui, de manière plus discutable, encouragent également, à grand renfort d'arguments en faveur de la modernité et de la liberté et en passant sous silence les contraintes. Qu'ils
soient du contrôle laitier, du centre de gestion ou de la chambre d'agriculture, ils me font peur, ces partisans du "vivre avec son temps". Ce n'est pas eux qui assumeront la catastrophe si ça
tourne au vinaigre.
Alors certes, on ne peut pas avoir peur de tout et il faut savoir prendre des risques. Mais d'une part, les professionnels du para-agricole ne sont pas des vendeurs de robot, ils n'ont donc pas à
en faire la promotion. D'autre part, à titre personnel, si j'avais des vaches, je préfèrerais investir et mettre la prise de risque dans une installation qui soit véritablement génératrice d'un
revenu supplémentaire et non pas seulement d'une charge, dans un dispositif qui m'apporte de la souplesse et de l'autonomie (notamment alimentaire) au lieu de la réduire. Culture de luzerne,
recherche d'une alternative au soja, séchage en grange des fourrages, transformation du lait, vente directe... les idées ne manquent pas. Et si l'astreinte de la traite est trop lourde, il reste
toujours la possibilité d'embaucher et de contribuer à créer un emploi, pour un coût plus modique.
Enfin bref, si les robots sont une technologie enthousiasmante, leur multiplication inconsidérée risque de faire mal. Il serait bon d'être prudent...
1) Foin, enrubannage, ensilage d'herbe, ensilage de maïs, céréales immatures ensilées, etc.
2) C'est-à-dire couper l'herbe au champ pour l'apporter à l'auge.
NB : J'emprunte l'illustration de ce billet au célèbre film.
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