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Mardi 21 mai 2013 2 21 /05 /Mai /2013 00:00

 

Pour pouvoir parler de ce qui m'agite, des questions qui se bousculent, pour vraiment pouvoir exprimer cette impression de vanité qui bien souvent me saisit, il faut d'abord que je dessine un cadre, que j'explique comment fonctionne l'économie de l'exploitation agricole (c'est-à-dire, à peu près comme l'économie de n'importe quelle entreprise). Ne partez pas, je vais essayer de faire simple.

Ami lecteur, pardon1 mais on a cours de gestion, là 

Qu'est-ce qu'on gagne dans une exploitation ? On vend du lait, des céréales, de la viande, des animaux, des fruits, des légumes, des œufs... ce qu'on produit. La somme de toutes ces ventes, à laquelle s'ajoutent les subventions, représente un paquet d'argent (plus ou moins gros mais comparé au budget d'un ménage, ça a souvent l'air énorme).

Cet argent gagné sert à trois choses.

  • Payer les terres, les bâtiments, le tracteur, les outils, les impôts... tous ces coûts fixes que l'on nomme les charges de structure.
  • Payer les aliments pour les animaux, les médicaments, les semences, les engrais et les amendements... tous ces coûts proportionnels que l'on nomme les charges opérationnelles.
  • Et puis... il reste une portion qui s'appelle l'Excédent Brut d'Exploitation (EBE pour les initiés).

L'EBE sert à trois choses.

  • Rembourser les emprunts.
  • Faire des prélèvements privés (autrement dit un salaire, même si ça ne porte pas ce nom-là.)
  • Et puis... il reste une portion qui s'appelle la Capacité Interne de Financement des Investissement (CIFI pour les initiés).

La CIFI peut servir à trois choses : faire un nouvel emprunt pour investir ET/OU augmenter ses prélèvements privés ET/OU épargner. C'est un petit coussin de sécurité, en quelques sortes.

Allez, je vous fais un dessin !

 economie exploitation

Ce dessin montre que tout est question de proportions. Par exemple, si le poids des charges de structure augmente, si le prix des matières premières (qui sont dans les charges opérationnelles) augmente, l'EBE diminuera d'autant. Et comme il faut bien rembourser les emprunts, c'est la CIFI qui diminuera la première, jusqu'à disparaitre, ainsi que les prélèvements privés. On pourrait y remédier en augmentant le produit, si seulement c'était possible. Rappelons que les agriculteurs vendent leur production sans choisir le prix de vente. Les laiteries achètent le lait x euros la tonne2, les grossistes, la viande x euros le kilo de carcasse, les cent oeufs, le kilo de carottes, le quintal de blé, etc. Producteur satisfait ou pas, c'est comme ça.

crise laitiere En bref, lorsque le prix de vente descend et fait diminuer le produit ou que les charges augmentent (parfois les deux), il y a crise. CQFD.

Ça va ? J'espère que oui, parce que c'est déjà l'heure de l'examen.

Rappelez-vous en 2009, la fameuse "crise du lait" (voir la photo ci-contre). Le prix du lait avait dégringolé à 220 € la tonne, soit environ 100 € de moins qu'à l'habitude. Maladroitement, les éleveurs disaient qu'ils perdaient trois ou quatre mille euros par mois, oubliant d'expliquer à une population majoritairement salariée qu'il s'agissait d'une perte sur le produit, pas sur les prélèvements privés, pas sur leur salaire ! Hélas. Car, cette explication faisant défaut, ils se sont injustement fait traiter de nantis.

Soit un producteur dont la paye de lait mensuelle baisse de trois ou quatre mille euros, pendant neuf ou dix mois consécutifs. Quelles seront les conséquences économiques pour l'exploitation et pour le ménage ?

He oui, c'est bien souvent l'EBE de l'année qui y est passé, dans sa totalité ou presque, et les prélèvements privés avec. Heureux ceux qui sont arrivés seulement à ne rien gagner. Nombreux sont ceux qui aujourd'hui commencent juste à s'en remettre. Quant aux jeunes installés, à ceux qui étaient en difficultés, beaucoup ont jeté l'éponge. Quant à ceux qui, psychologiquement fragile, ont mis fin à leurs jours en laissant grand ouverts leurs livres de comptes sur la table de la cuisine (véridique, malheureusement)... Je me souviens, à cette époque, c'était une hécatombe dans les campagnes.

Bien entendu, je parle des laitiers mais c'est un exemple. Lorsque on entend parler de "crise", c'est ce phénomène qui est à l'œuvre, quel que soit le type de production.

Finalement, une exploitation agricole, c'est beaucoup d'argent engagé pour qu'une toute petite fraction du produit devienne prélèvements privés. Les proportions que j'ai représentées dans mon shéma sont un peu les proportions idéales, en situation "de croisière". Dans la réalité, on est souvent beaucoup plus "sur le fil", donc à la merci des crises. 

à suivre...

 

1) En revanche, toi, si tu me lis, j'espère que tu es fière de moi... hehe.

2) En production laitière, on mesure le lait au poids. 1 litre = 1.033 kg

Par Philomenne - Publié dans : cogitations
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Dimanche 12 mai 2013 7 12 /05 /Mai /2013 22:30

 

badge NDDL

biniou

 Spéciale dédicace à Romieu, que j'étais chargée de représenter sur le terrain et à qui j'emprunte le jeu de mots de ce titre.

NDDL double chaine

 

accordeon

guitare             pavillon

orchestre

 

Petit exercice de calcul : Soit une boucle de 25 kilomètres (25 mille mètres). Si vous disposez une personne tous les mètres le long de cette boucle, combien de personnes seront présentes ? Si vous ajoutez le fait qu'à certains endroits (comme sur la photo ci-dessus), il y avait tellement de monde qu'on a dû doubler la chaine... Au moins trente mille, voilà. Cette question du calcul étant réglée (et ne laissez personne dire que nous n'étions que douze mille ; je n'ai pas, pas plus que quiconque, les bras élastiques !), venons-en aux choses sérieuses.

Même si le projet est retardé, il est loin d'être abandonné. Mais même si on en parle moins dans les médias, à Notre Dame des Landes, la lutte continue. Tous les jours, les occupants, les militants, continuent leur travail. Dans toute la France, plus de deux cents comités les soutiennent, réalisent des actions à l'endroit où ils se trouvent, continuent à parler de Notre Dame des Landes, à redire pourquoi ce projet est une ineptie à laquelle il faut mettre fin. Samedi 11 mai, de nombreux opposants ont formé une chaine humaine, encerclant la "Zone A Défendre" en se tenant la main. Un signe fort qui montre que malgré l'hiver passé dans la boue, pour les occupants, malgré le quotidien, pour tous, on ne lâche rien.

tambours

 

saxopercussions

 

A part ça ? He bien à part ça, c'était une manifestation en musique : depuis les danses bretonnes jusqu'à la samba. Les oreilles pleines de chaine humaine pour un "peuple de boue"1. Ils méritent qu'on leur rende hommage, comme à tous ceux qui sont venus de Marseille, de Paris, de la région Rhône-Alpes, de l'Alsace, de Toulouse... (liste non exhaustive), bref, tous ceux qui ont pris le temps et le courage de passer deux nuits dans le car pour être à cette manifestation. 

 

1) Ainsi que se définissent les occupants.

 

 



Par Philomenne - Publié dans : Sur le terrain
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Vendredi 10 mai 2013 5 10 /05 /Mai /2013 12:00

 

I-robotRobot de traite, robot pousse-fourrage, robot racleur, détecteur automatique de chaleurs... L'heure est à l'automatisation en élevage. Les "nouvelles technologies" s'étant emparées de toutes les parcelles de notre société, l'agriculture ne fait pas exception. On propose donc aux éleveurs le top du high tech qui consiste à avoir un GPS dans le tracteur, un téléphone multifonctions dans la poche du bleu et... des robots dans le bâtiments. C'est dans l'air du temps. Il a trop de travail ? Proposons-lui un robot. Elle a du mal à concilier les astreintes de la ferme avec sa vie de famille ? Proposons-lui un robot. Il a mal aux épaules ? Proposons-lui un robot. Ils n'ont plus tellement envie de traire ? Proposons-leur un robot. On n'est pas loin de la solution miracle, robot de traite en tête.

Alors le robot de traite,  sur le principe, c'est plutôt magique. Il "sait" que la vache vient de rentrer dans la stalle, il repère la mamelle, la nettoie, branche les trayons un à un (vous avez une idée de la prouesse technologique que ça représente, quand on sait qu'il n'y a pas deux vaches qui sont fichues pareil ?), il sait si elle a une mammite et dans ce cas, il écarte le lait, pour qu'il n'aille pas se mélanger à celui du tanck, il sait si elle est malade. Puis il la débranche quand la traite est terminée, vaporise les trayons et la fait sortir. Et il enregistre tout. Si elle veut revenir trop tôt, il la met gentiment dehors. Si elle fait beaucoup de lait, elle peut être traite trois ou quatre fois par jour, ce qui est plutôt bien pour sa santé et son confort. Enfin bref, c'est de la technologie de haut niveau. Et quant à l'éleveur, il échappe à l'astreinte bi-quotidienne de la traite et il voit la vie en rose. En rose ? Voire. Le robot n'est pas sans poser un certain nombre de problèmes qui sont un peu trop souvent passés sous silence.

Le travail

Etre libéré de l'astreinte fixe de la traite ne signifie pas qu'il n'y a plus d'astreinte du tout. Le robot est en effet relié au téléphone portable de l'éleveur et il "téléphone" quand il y a un dysfonctionnement. Il téléphone et il faut y aller. Oui, même s'il est trois heures du matin, même si on est tranquillement en train de diner chez des amis, même si on est au milieu d'une partie de galipettes échevelée. On remplace une astreinte fixe par une astreinte aléatoire et le travail n'est jamais véritablement terminé. Psychologiquement, cela peut être un poids difficile à porter.

Il faut aussi du temps, pour pousser dans la stalle les vaches qui n'y vont pas spontanément, pour les soins, qui peuvent être compliqués par le fait que l'animal n'a plus l'habitude qu'on le touche. Surtout, il faut faire consciemment le travail qui se fait ordinairement sans y penser dans le temps de la traite : en supprimant le contact physique avec l'animal, le robot prive le trayeur de l'accès aux informations qui lui arrivent pendant la traite. Il faut donc réaliser un travail d'observation conscient, ce qui n'est pas toujours facile quand on est pris par l'urgence des autres travaux Bref, un robot qui fonctionne bien permet de gagner un peu de temps, certes, mais on aurait tort de croire que grâce à lui, l'étable fonctionne toute seule. 

Les compétences requises

Avec le robot, on gère la traite par le biais de l'informatique. Il faut avoir une certaine aisance dans sa manipulation. Pour certains, ce n'est pas un problème, pour d'autres, c'en est un. Et il faut être prêt à passer du temps sur l'ordinateur.

Les contraintes techniques

Un robot avec une stalle peut traire soixante à soixante-cinq vaches. De quoi produire entre 550 000 et 600 000 litres de lait par an avec des Prim'holstein, 450 000 à 500 000 avec des Normandes ou des Montbéliardes. Mais c'est plus ou moins un chiffre fixe. Avec moins de vaches, le robot est moins rentable, pour tout dire, économiquement inabordable. Avec plus de vaches, la saturation du dispositif fait que chaque vache est traite moins souvent et donc, que la production n'augmente pas. Si on veut beaucoup plus de vaches, il faut une deuxième stalle, mais alors, il est bon d'atteindre au moins cent vaches, pour des raisons de rentabilité. Il y a un effet de seuil, en quelques sortes.

Or, dans deux ans, il n'y aura plus de quota. Certes, les élevages ne vont pas se retrouver avec la bride sur le cou et les anciens quotas seront remplacés par des contrats avec les laiteries. Mais la loi de l'offre et de la demande étant ce qu'elle est, rien n'empêchera une laiterie qui voit sa demande augmenter de proposer à ses éleveurs de produire plus de lait pendant une période donnée. Les volumes pourront être ajustés à l'année ou au semestre, ou même sur des périodes plus courtes... Et dans cette situation, le robot pourrait devenir un obstacle. Là où un élevage qui a une salle de traite peut avoir cinq vaches de plus pendant une courte période et faire, par exemple, dix pour cent de lait en plus, celui qui a un robot ne le peut pas. Ce manque de flexibilité, dans les années à venir, risque d'être pénalisant.

Le prix

Un robot de traite neuf coûte environ 150 000 €, soit une fois et demi à deux fois le prix d'une salle de traite conventionnelle. 17 500 € par an pendant dix ans avec un taux à 3 %, auxquels on ajoute environ cinq mille euros de maintenance annuelle. Ce n'est pas rien en termes de charges ; il va falloir dégager un sérieux excédent pour le financer (en plus du reste) et vivre quand même de son travail. D'autant que, même si on peut éventuellement envisager un peu de production en plus avec le robot, celle-ci est très loin de couvrir le surcoût. 

En outre, comme les vaches doivent rester à proximité du robot, les possibilités de pâturage s'en trouvent le plus souvent considérablement réduites, quand celui-ci n'est pas carrément supprimé. Il faut alors donner des fourrages conservés1 ou affourager en vert2. Or, l'herbe pâturée étant généralement l'aliment le moins cher, un des effets indirects de l'installation d'un robot, c'est une augmentation des coûts alimentaires.

Enfin, comme les animaux sortent moins et bougent moins, les problèmes de santé, de pieds notamment, augmentent également.

Tous ces coûts supplémentaires qui découlent des contraintes techniques engendrées par le robot sont difficiles à chiffrer, surtout au stade du projet, mais ils sont bien réels. Pour toutes ces raisons, acheter un robot, c'est acheter un certain confort, à un prix non négligeable.

Acheter du confort, qui pourrait s'y opposer, après tout, si celui qui le fait en a les moyens ? Le hic, c'est que nous nous trouvons à un moment où le prix des aliments est en train de monter en flèche (pour le moment sans que celui du lait suive). Et comme il est indexé sur celui du soja, qui lui-même est fortement dépendant de celui du pétrole, même s'il redescend ponctuellement, il est probable qu'il va continuer à grimper sur le long terme. Il en est à peu près de même pour les carburants, les engrais, les produits phytosanitaires...

La multiplication des robots n'est pas sans m'inquiéter. Non pas que je sois contre sur le principe. Après tout, la traite, en élevage laitier, c'est le moment de la récolte, "le moment où on gagne de l'argent". Il est important d'avoir une installation qui soit fonctionnelle et qui corresponde aux aspirations profondes de l'éleveur. Si ses aspirations vont vers la robotisation, pourquoi pas ? Mais dans ce contexte d'alourdissement des charges et d'incertitudes multiples, n'est-il pas dangereux de rajouter celle que représente le surcoût d'un robot, alors que sur le principe, elle est évitable ? Ce poids financier supplémentaire, ainsi que le manque de souplesse de l'installation, pourraient, à court ou à moyen terme, mettre en difficulté des élevages qui s'en sortiraient sans trop problèmes avec une salle de traite classique. Quoi qu'il en soit, la question mérite à mon avis d'être posée et réfléchie très sérieusement avant de se lancer dans l'aventure.

Or... la réflexion, je ne la vois pas souvent autour de moi. Il y a les vendeurs de robots qui, très logiquement, poussent à l'installation, à grand renfort d'invitations à des portes ouvertes chez ceux qui ont déjà sauté le pas ; avec cadeau d'un robot pousse-fourrage à celui qui reçoit. Il y a la presse professionnelle qui multiple les articles élogieux. Il y a les techniciens, les conseillers, qui, de manière plus discutable, encouragent également, à grand renfort d'arguments en faveur de la modernité et de la liberté et en passant sous silence les contraintes. Qu'ils soient du contrôle laitier, du centre de gestion ou de la chambre d'agriculture, ils me font peur, ces partisans du "vivre avec son temps". Ce n'est pas eux qui assumeront la catastrophe si ça tourne au vinaigre.

Alors certes, on ne peut pas avoir peur de tout et il faut savoir prendre des risques. Mais d'une part, les professionnels du para-agricole ne sont pas des vendeurs de robot, ils n'ont donc pas à en faire la promotion. D'autre part, à titre personnel, si j'avais des vaches, je préfèrerais investir et mettre la prise de risque dans une installation qui soit véritablement génératrice d'un revenu supplémentaire et non pas seulement d'une charge, dans un dispositif qui m'apporte de la souplesse et de l'autonomie (notamment alimentaire) au lieu de la réduire. Culture de luzerne, recherche d'une alternative au soja, séchage en grange des fourrages, transformation du lait, vente directe... les idées ne manquent pas. Et si l'astreinte de la traite est trop lourde, il reste toujours la possibilité d'embaucher et de contribuer à créer un emploi, pour un coût plus modique. 

Enfin bref, si les robots sont une technologie enthousiasmante, leur multiplication inconsidérée risque de faire mal. Il serait bon d'être prudent...

 

1) Foin, enrubannage, ensilage d'herbe, ensilage de maïs, céréales immatures ensilées, etc.

2) C'est-à-dire couper l'herbe au champ pour l'apporter à l'auge.

NB : J'emprunte l'illustration de ce billet au célèbre film.

Par Philomenne - Publié dans : élevage
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Samedi 20 avril 2013 6 20 /04 /Avr /2013 20:28

agricultrice bretagne Je les aime bien, les petites mères courage qui se lèvent à cinq heures pour aller traire et soigner les vaches avant de revenir s'occuper de leurs jeunes enfants. Mines fatiguées, souvent, au-dessus du bol de café et des tartines au retour de l'école, mais qui ne songeraient pas à se plaindre : "Tu comprends, tout faire avant de lever les gamins, c'est plus pratique." 

 Je les aime bien, les héroïnes silencieuses, qui font leur boulot l'air de rien, sans en faire un opéra, sans se demander si c'est plus ou moins masculin de conduire un tracteur que de faire la cuisine. Et qui ce faisant, portent sur leurs épaules le poids de leur exploitation, la santé des animaux, les cultures, les machines... sans se poser tellement de questions.

Je les aime bien, les anciennes qui toute leur vie ont oeuvré, dans l'ombre de leur mari, femmes d'agriculteur, sans aucun statut, souvent, ou simple "conjoint collaborateur", parfois, mais au boulot quand même, à la traite, aux soins des veaux, parties "ramasser les vaches" le soir en attendant que Monsieur rentre des champs, du bois, des clôtures... Je les aime bien, elles qui ont fait depuis toujours tourner la maison, s'occupant du potager, du budget, des enfants, des courses. Avec leur petit poulailler, les oeufs vendus aux voisins, les petits sous ainsi gagnés qui remplissent leur "cagnotte", minuscule trésor d'économie rurale séculaire dont le contenu servira à acheter une paire de chaussures, une robe ou le cartable du petit dernier.

Je les aime bien, ces sacrées nanas qui ouvrent leur gu**le dans les réunions, les assemblées générales de la coopérative ou du syndicat. Minoritaire dans une assemblée d'hommes, mais pas décidée à rester dans l'ombre, bien sûr, qu'elle se présente aux élections, évidemment, qu'elle est prête à être administratrice du contrôle laitier !

Je les aime bien, les amicales qui copinent avec la technicienne sur le mode de la solidarité féminine et du partage d'expérience ("Quand tu as tes règles, tu fais encore plus attention au taureau que d'habitude, ok ?"). Complices, elles tombent le masque juste un instant, entre nous, parce que là, quand même, "je suis crevée et puis avec cet hiver qui n'en finit pas, on a eu tellement de mammites, j'en peux plus".

Je les aime bien, celles qui font faire le tour de leur troupeau en faisant un commentaire sur chaque vache, qui font visiter la maternité de la porcherie, "leur" maternité, qui ramassent chaque jour quatre mille oeufs plus vite que leur ombre au bout du tapis roulant du poulailler. Dans tous les cas, fières de leurs résultats.

Je les aime bien, celles qui ont décidé qu'être mariée à un agriculteur ne faisait pas forcément d'elles une agricultrice ("c'est son boulot, il se débrouille, de toute façon, j'aime pas les vaches") mais qui le soutiennent, l'aident et dans le même temps, mettent des garde fous pour qu'il ne s'épuise pas en passant ses jours et ses nuits au travail.

Je les aime bien, les femmes, en agriculture. Qu'elles aient décidé de s'installer ou qu'elles soient à côté, leur rôle n'est jamais négligeable. Et si j'ai des questions à poser à Monsieur sur son travail, sur ses difficultés, sur ce qui marche et ce qui ne marche pas, son organisation, et qu'elle est là, à vaquer à ses occupations, l'air de rien mais à portée de voix, je ne la lâche pas des yeux. Je sais que son attitude va m'en dire, le plus souvent, autant que ses mots à lui. Et quand elle parle, c'est avec poids, parce qu'elle est la parole du foyer, surtout si son homme est du genre taiseux ou pudique.

J'aime bien les femmes que je rencontre dans mon métier, les forts tempéraments, les attachantes, les emmerdeuses, les passionnées, les acharnées ; c'est un des bonheurs de mon travail que de rencontrer toutes ces personnalités féminines qui, chacune à sa manière, mériterait un portrait.

 

 

 

NB : Aujourd'hui, un agriculteur sur trois est une femme. Cela ne signifie pas forcément qu'il y ait plus de femmes qu'autrefois qui travaillent en agriculture mais qu'aujourd'hui elles ont un statut et sont sorties de l'ombre. Néanmoins, les choses avancent lentement. Il aura fallu attendre 2010 pour que le GAEC entre conjoints soit autorisé, au nom de la parité, c'est-à-dire pour que le travail de madame soit reconnu comme équivalent à celui de son époux dans l'exploitation. 

 

 

* Toute allusion à l'actualité législative récente n'est en aucun cas fortuite. Je suis exaspérée par les propos grotesques sur l'homosexualité qui se répandent dans les médias depuis quelques temps, par l'intolérance et la violence qui se propagent jusque dans l'hémicycle du palais Bourbon. Notre pays me fait peur. Même si le mariage (le mariage en général) n'est pas ma tasse de thé à titre personnel, je ne vois pas en quoi le mariage des autres, qu'il soit homo ou hétéro, me lèserait. 

Ce titre est une manière de dire ma solidarité avec ceux qui ont à subir ces propos et, parfois même, ces actes insupportables. Vivement que cette loi soit promulguée.

Par Philomenne - Publié dans : portraits
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Dimanche 31 mars 2013 7 31 /03 /Mars /2013 23:10

croissantfertile Le premier qui ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.

 Jean-Jacques Rousseau (1755)

 

La "Révolution du néolithique", il y a dix à douze mille ans, a vu l'émergence d'une société d'agriculteurs-éleveurs, tandis que tombait lentement en désuétude la précédente organisation de chasseurs-cueilleurs. L'économie de production remplaçait progressivement l'économie de prédation.

Labourer

Dans le travail du sol, la première opération pratiquée a été le labour, dont la fonction la plus importante était de maîtriser le développement des mauvaises herbes : faire place nette avant de semer. Mais le labour a d'autres fonctions, qui sont d'ordre social et symbolique. Parce que l'intervention humaine est intrinsèquement fondatrice de l'agriculture, travailler la terre, c'est, dans l'intention, la soustraire à la seule volonté de la nature pour la soumettre à celle de l'homme. Ainsi, si l'on considère l'opposition traditionnelle entre nature et culture, labourer revient à "civiliser" le sol en "cultivant" la terre. 

Ecrire

Le développement du labour a précédé de peu celui de l'écriture. Celle-ci a -très probablement- été inventée par les sumériens, en Mésopotamie, dans le "croissant fertile", entre le Tigre et l'Euphrate, il y a cinq mille cinq cents ans. Au tout début, elle répondait à des besoins de mémoire, souvent en rapport avec l'agriculture : consigner des stocks de céréales, des inventaires de troupeaux, des prévisions de rendements... Les sumériens fabriquaient des tablettes d'argile dans lesquelles ils traçaient des signes avec un calame de roseau taillé.

Laisser une trace dans la terre

Les analogies entre le labour et l'écriture sont si nombreuses qu'il est difficile de ne pas voir de lien "civilisationnel" entre ces deux actes. Entre l'araire qui trace son sillon dans un champ et le calame qui trace un signe dans les tablettes d'argile des premiers scribes, il semble qu'il y ait une identité de geste et d'intention ; les lignes d'écriture suivent le modèle des sillons qui s'alignent l'un contre l'autre dans un champ. Leroi-Gourhan confirme cette idée en affirmant qu'on ne connait avec certitude aucun système graphique assimilable, même de loin à l'écriture linéaire chez d'autres peuples que les agriculteursgilgamesh 001

On peut donc dire que comme l'acte d'écrire sur un objet est un moyen de laisser sa marque et, ce faisant, de se l'approprier symboliquement, l'acte de labourer est, pour l'agriculteur, un signe, un moyen de s'approprier symboliquement le sol, d'y laisser son empreinte, de le désigner comme étant sien. Le labour est la trace, le signe, ce qui reste visible, du travail de l'homme sur le sol. Comme l'écriture dans la tablette d'argile qui, longtemps après la disparitions des scribes, est témoin de leur travail d'écriture. 

 

NB : J'emprunte l'image de la tablette au blog L'aventure du livre.

 

Mes sources :

Jean Bottéro : Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux (1987)

Louis-Jean Calvet : Histoire de l'écriture (1998)

André Leroi-Gourhan : Le geste et la parole, tome 1 : technique et langage (1964)

Jean-Jacques Rousseau : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)

Par Philomenne - Publié dans : cogitations
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