Spécial dédicace à mes topines d'un certain jardin collectif que j'affectionne. Fallait pas me pousser les filles...
Aïe ! En un seul titre, je viens de perdre quatre-vingt dix pour cent de mes lecteurs. Revenez, j'explique.
Avant toute chose, je précise que je ne connais pas personnellement Claude Bourguignon. Je ne sais donc pas s'il est sympathique ou antipathique, je n'ai aucun contentieux personnel avec lui. Ce
préalable étant posé, argumentons.
J'ai lu son livre, j'ai assisté
à sa conférence*, le 10 février 2011 à Quétigny (Côte d'Or).
Sur le fond, bien sûr que je suis d'accord. Travailler les sols n'importe comment, trop profondément, dans de mauvaises conditions... peut entraîner des problèmes d'érosion, de perte de matière
organique, de diminution importante de la macrofaune (dont les vers de terre sont l'exemple le plus connu, bien qu'ils ne soient pas les seuls), une dégradation de la structure, etc. Toutes
choses qui signifient une baisse de la fertilité et de la qualité des sols. A l'heure actuelle, les problèmes liés aux sols sont réels, je ne vois pas comment je pourrais contester cela.
Je commence à tiquer pendant l'exposé des faits, parce que tout est mélangé et sans nuance. On évoque l'érosion des vignes en Bourgogne, c'est une photo du Brésil qui illustre le propos, retour
en France, puis évocation de la Chine... Tout cela sans préciser une chose importante : les sols des régions tempérés et les sols tropicaux n'ont pas du tout les mêmes réactions, ni ne sont
concernés par les mêmes problèmes. Les sols tropicaux sont anciens, ils n'ont pas subi les glaciations, la roche-mère est loin dessous... tout cela les rend plus fragiles que les sols des pays
tempérés. Ils sont, contrairement à ce que l'on croit souvent, moins fertiles et, effectivement, très sensibles à l'érosion. Par contre, ce qui est le plus préoccupant pour les sols des pays
tempérés, ce n'est pas l'érosion mais l'artificialisation : toutes les zones qui sont retirées de la production agricole pour devenir des parking, des routes, des zones commerciales... sont
autant de surfaces qui non seulement ne produisent plus mais qui, ainsi imperméabilisées, ne peuvent plus jouer leur rôle en matière de stockage de carbone, de rétention et de filtre pour les
eaux, de réservoir de biodiversité. En bref, l'amalgame entre les sols tropicaux et les sols de milieux tempérés, le mélange des faiblesses des uns et des autres, est contestable, parce qu'il
conduit à des incohérences.
Je tique également beaucoup sur la forme, le discours catastrophiste et l'habitude de dire que les sols sont "morts". Affirmer cela, c'est se livrer à une sorte d'anthropomorphisme bizarre et
scientifiquement très contestable. Un sol n'est pas un être vivant, donc il ne peut pas être mort. En revanche, il contient des être vivants qui eux, peuvent disparaître jusqu'à, effectivement,
ne plus être suffisamment nombreux. Et alors, oui, la qualité du sol s'en ressent. Mais il n'y a jamais zéro être vivant dans un sol, même dans les déserts, même dans les sols les plus dégradés,
il reste toujours de la vie. Et quant à la vie microbiologique, même si elle peut diminuer fortement, elle n'est jamais absente, loin s'en faut : entre dix et cent millions de micro-organismes
par gramme de terre.
La récurrence de cette phrase, "Le sol est mort", est une partie d'un discours global très noir, dont le vocabulaire ne peut pas laisser indifférent : on détruit les sols, les
écosystèmes s'effondrent, les sols sont stérilisés, c'est une catastrophe, on est en train de le tuer, de le massacrer... Le moins qu'on puisse dire,
c'est qu'on l'entend bien venir, la catastrophe ! Je tends l'oreille et je me demande quel est l'intérêt de tenir un discours aussi noir, en d'autres termes, un discours qui fait peur. Parce que
de deux choses l'une : soit on a raison et on n'a pas besoin de faire peur pour convaincre. Soit on utilise les procédés rhétoriques coutumiers des hommes politiques qui veulent accéder au
pouvoir pour de mauvaises raisons mais alors, c'est l'ensemble du discours qui devient sujet à caution. Faire peur pour convaincre, c'est s'adresser non pas à la raison de celui qui écoute mais à
son instinct et à ses pulsions. C'est indigne d'un scientifique et c'est moche. Accessoirement, c'est un aveux de faiblesse.
En plus de tout cela, ce discours mériterait largement d'être nuancé. S'il est vrai que les questions liées aux sols sont importantes, il est faux de laisser entendre que tout le monde s'en
fiche. Depuis un certain nombre d'années, on progresse, les agriculteurs prennent conscience des enjeux, se forment et s'organisent. C'est l'association BASE, dans l'ouest de la France, ce sont les tenants de l'agriculture de
conservation, c'est le développement constant des techniques culturales simplifiées et du semis sous
couvert, c'est l'obligation règlementaire d'implanter des CIPAN... Je me souviens, lorsque j'étais en BTS, que notre prof d'agronomie, agriculteur lui-même, nous enseignait ces techniques, qu'il mettait en
application dans son exploitation. Bref, ça bouge. Un mouvement qui peut certes sembler un peu lent mais c'est comme un paquebot : il se passe du temps entre le moment où on tourne la barre et
celui où le bateau a effectivement tourné. Le temps pour tout un chacun de changer ses représentations et ses pratiques. Tenir un discours catastrophiste ne fera pas bouger les choses plus vite,
bien au contraire.
Mais alors, si les choses progressent, pourquoi continuer à tenir ce discours de cataclysme ? J'ai bien peur de pouvoir faire une hypothèse : Claude Bourguignon étant installé à son compte, il
vit de ses prestations d'analyse et de conseil auprès des agriculteurs. Que se passerait-il s'il tenait un discours nuancé et s'il se mettait à dire que les choses s'améliorent ? Il perdrait sa
clientèle. En fait, le problème est là : la peur est son fond de commerce, sa posture "J'ai raison contre le monde entier", ce qui le fait tenir.
J'ai également été très choquée par certaines réponses aux questions posées par le public. L'exemple le plus frappant est celui d'un jeune maraicher qui a parlé d'un problème qu'il avait avec une
invasion de chénopodes (photo à droite). Etant en bio, il ne pouvait ni ne voulait
utiliser de désherbants. Sachant que le chénopode a le défaut, d'une part, d'être très envahissant et d'autre part, d'être un bon support de maladies qu'il repasse à ses voisines plantes
comestibles. "Laissez-les, lui a-t-on répondu, ça apporte du (phosphore ?**)". Et c'est tout. Un conseil aussi définitif, sans connaître cet agriculteur, sans connaître son exploitation, ni avoir
vu son sol, ni lui avoir posé la moindre question ? Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement, je gagnerais du temps ! Au final, je ne sais pas si c'était un conseil pertinent ou
non. Mais je suis sure d'une chose : avec aussi peu de renseignements sur son interlocuteur, le conférencier ne le sait pas non plus. Et puis même si ce conseil est le bon, il ne peut pas
s'arrêter là. S'il y a invasion de chénopodes, c'est qu'il y a un problème quelque part***, peut-être dans la rotation, peut-être dans la technique, dans le labour s'il en fait un... bref,
quelque chose à changer. Si ce jeune maraîcher avait suivi ce conseil sans rien changer d'autre, il se serait très vite retrouvé envahi de chénopodes, peut-être obligé de faire plusieurs labours
pour s'en débarrasser... bref, tout le contraire de l'objectif recherché.
Autre chose me gène encore : je n'ai pas senti de désir de transmettre, dans les propos tenus pendant cette conférence. Au contraire. N'est-ce pas un peu étrange, quand on approche de la
retraite, de ne pas souhaiter transmettre -ormis à son propre fils- ce savoir découvert et si précieusement développé ? Ce refus catégorique de prendre des stagiaires, par exemple, dont la
justification économique m'a semblé plutôt légère (parce que sans blague, si on veut vraiment, on trouve des solutions), me dérange profondément. De la même manière, il n'y a pas d'autre
publication que cet unique livre. Un livre qui est très bien mais très basique ; c'est une bonne introduction à la connaissance des sols pour quelqu'un qui ne serait pas spécialiste, mais c'est
tout. Sur le travail fait en microbiologie, sur le travail actuel, rien. Sachant qu'un scientifique se fait avant tout reconnaitre par ses publications, dans ce cas, il n'y a rien à voir. J'ai
vraiment l'impression d'avoir affaire à une boite noire.
Enfin, je suis vraiment agacée par la posture "Moi tout seul contre le monde entier". Parce qu'on n'est jamais seul à penser quelque chose ou à prendre conscience d'un problème. Et des
spécialistes des sols, qui parlent des problémes liés aux sols, il y en a, qui enseignent et qui publient et prennent des stagiaires... J'en citerai seulement deux : Yvan Gautronneau,
co-inventeur du profil de culture, dont la spécialité
est le sol en agriculture biologique. Christian Walter, spécialiste des sols en
Bretagne, dont la liste de publications est impressionnante.
Je suis bien consciente, en écrivant ce billet, de jouer les iconoclastes. J'en suis désolée ; déboulonner une statue ne me distrait pas particulièrement. J'étais arrivée à cette conférence avec
le sourire, toute prête à dégainer mon admiration et en fait, plus le temps passait, plus j'étais consternée. J'en ai retenu une chose : ce n'est pas parce qu'on est en rupture avec le système
qu'on a forcément raison, ce n'est pas parce qu'on fait l'objet d'un emballement médiatique et alternatif qu'on est forcément dans le vrai. Dans le cas présent, ceux qui font vraiment un gros
travail et le partagent sont aussi, malheureusement, ceux devant qui on ne présente presque jamais un micro. Et c'est bien dommage.
Comme je ne veux pas critiquer sans proposer autre chose, je vous conseille vivement cet entretien avec Christian
Walter. Un discours de vulgarisation à l'intention du grand public, carré et nuancé, qui s'adresse à l'entendement de qui écoute.
Edit du 05 mai 2012 : Dorigord m'ayant gentiment rappelé que Ruth Stégassy (émission Terre à terre sur France Culture) avait abordé le sujet le 21 mai 2011, voici le lien pour la réécouter. Elle y interviewve Konrad Schreiber, agronome,
fondateur de BASE et Michel Lucas, agriculteur.
* Il existe un enregistrement audio de
cette conférence, malheureusement sans les questions.
** Je ne suis plus tout à fait sure de l'élément cité.
*** La présence en excès du chénopode dans une parcelle peut être indicatrice d’un excès de matière organique animale non compostée ou mal compostée, ou d’un travail du sol par temps trop sec.
C’est une plante dite "nitrophile", caractéristique des libérations brutales d’azote. (Informations tirées de l'encyclopédie des plantes bioindicatrices de Ducerf). J'aurais aimé entendre cela dans la réponse de Bourguignon. Ainsi qu'une question sur la manière dont cet
exploitant gérait la fertilisation de son sol. C'est une question cruciale pour les terres en maraichage parce que les cultures s'y succèdent à un rythme rapide.
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